Extension du domaine de la langue de pute

Conversation
Dans quelques dizaines d’années on saura si c’est une chance ou une malchance. Toujours est-il que nous voilà, sans l’avoir demandé, la première génération d’êtres humains à gérer ses relations sociales avec des trucs en aluminium et en verre sur lesquels on tapote trop vite que son ombre.

Au moment où moi-même, je suis en train de tapoter ce texte, ce que je raconte sur mon compte Twitter arrive chez 3477 autres comptes Twitter (dont des robots, des abonnés absents et probablement un ou deux conseillers en marketing en ligne du Nebraska qui ne devraient plus la faire longue).

Il y a cent ans, cinquante ans, dix ans, pour parler à 3477 personnes de mon opinion sur, je ne sais pas moi… la façon dont Claude Lelouch parvient à sortir des films qui n’ont pas de scénarios, j’aurais été obligé de passer 3000 coups de fil, envoyer un mail ou une lettre à 3000 personnes, croiser 3000 personnes au marché de Schaerbeek.

Aujourd’hui, je tapote un sarcasme en moins de 140 caractères, je pousse sur “envoyer” et BLAM ! Dans ta face, Claudio ! Prends ça, toi et tes dialogues ampoulés, tes rebondissements à tiroirs et ta poudre aux yeux.

Lelouch, il s’en fout, il cligne des yeux sur le plateau de son nouveau film, son préféré, une grrrrrande fresque avec des personnages attachants, des dialogues soufflés à la dernière minute et un monteur au bord du suicide. Dans sa tête, il est déjà en train de se regarder en faire sa promo sur les plateaux de la chaîne de télé coproductrice.

Rome visit, June 2008 - 57

Seulement voilà, les sarcasmes sur Twitter ne sont pas réservés qu’à Lelouch, il arrive qu’ils s’adressent à des personnes que nous connaissons puisque nous avons twunché ensemble, que nous avons partagé chips et mousseux au tour d’un mange-debout.

C’est là que les Athéniens se firent une coloration heu… se teignirent. Au bout d’un certain nombre de tweetclash, de bouderies, de “unfollow” et de “twicide”, les barbecues, anniversaires, brunchs, twunchs et les événements dans lesquels les bloggeurs/twitteurs sont rincés aux bulles en échange de leur influence deviennent terriblement compliqués à organiser. Si A. vient B. ne vient pas à cause de l’affaire de la photo du chaton albinos. Si C. vient, D. ne viendra parce qu’il ne lui a toujours pas rendu sa culotte (et que ladite culotte a 217 fans sur tumblr). Si E. confirme sa présence sur l’événement facebook, F. se découvre une bronchite qui l’alite aussitôt. Si G. vient, les copains de H. viendront mais l’éviteront depuis le pénible incident de l’hippopotame qui se prenait pour un canard. Si I. vient à la dernière minute, J. se découvre “une réunion importante demain matin”. Je pourrais décliner l’alphabet tout entier mais je pense que tu as compris l’idée, mon gros lapin.

Alors qu’est-ce qu’on fait ? On décoagule nos fragiles petits regroupements et on laisse des affinités plus basées sur nos interactions charnelles faire le tri ? On se plonge dans Proust (Marcel, pas le comique dédaigneux), les mémoires de Saint-Simon ou Les bonnes manières de la baronne ?

Je n’ai pas la réponse mais je sais que certains des tweets dont je suis le plus content ce sont ceux que je n’ai pas envoyés. Parce que je ne les ai pas envoyés.

Avertissement post-liminaire : Je ne vise personne en particulier, mon gros lapin. P.E.R.S.O.N.N.E. Ce qui veut dire que je vise tout le monde en général, moi y compris.

Crédit photo : brightmeadow, yourdon.

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